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Archives des chroniques

Musique et mathématique
Les mathématiques en musique au XXe siècle

Il est très à propos de dire que le XXe siècle a été le théâtre des plus grands développements dans l'histoire de la musique. Plusieurs styles modernes de musique ont vu le jour : la musique atonale, dodécaphonique, sérielle, en quart-de-ton, concrète, électronique, électroacoustique, stochastique, aléatoire, répétitive, minimaliste, spectrale, automatique et bien d'autres formes d'écriture musicale ont utilisé, directement et indirectement, les mathématiques. L'arrivée de l'ordinateur a complètement transformé l'utilisation des mathématiques de l'industrie de la musique. Comme par exemple, les autres types de musique tels que le jazz, le rock, le blues vont grandement progresser grâce à l'avènement de la radio, de la télévision, de l'enregistrement, du CD et du multimédia. Étant donné que nous avons maintenant, la possibilité d'entendre un nombre croissant de types de musique grâce au multimédia, chacun peut écrire sa propre musique dans son salon et la diffuser sur Internet. Sans les mathématiques et l'ordinateur, tout cela n'aurait pas été possible.

L'utilisation des mathématiques en musique est des plus diversifiée. Il n'est pas possible de toutes les citées dans cette chronique. Pour donner un aperçu explicite, j'ai opté pour la présentation d'exemples des trois utilisations les plus connues en musique contemporaine, soit le dodécaphonisme, le sérialisme et la musique stochastique, utilisations qui ont vu le jour dans la première moitié du XXe siècle.


Le dodécaphonisme

Le tout début du XXe siècle a vu la création de ce qu'on appelle la musique atonale, c'est-à-dire une musique sans référence tonale et mélodique, comme on le retrouvait dans la musique des siècles précédents. Ce fut le compositeur autrichien Arnold Schoenberg qui, le premier, a dit ouvertement qu'il désirait se départir du joug de la tonalité et de la hiérarchie tonale de l'harmonie. Il a alors développé une forme d'écriture par laquelle les douze tons de la gamme chromatique sont utilisés sur la base d'une série de hauteurs et non de règles harmoniques.

La méthode dodécaphonique (« dodéca » faisant référence au chiffre 12 et « phonique » au « son ») procédait comme suit :
  1. Le compositeur composait une série musicale contenant les 12 tons chromatiques. On ne pouvait parler de mélodie du fait qu'il n'existait aucune référence tonale ou harmonique entre les notes et leur ordre.
  2. Ensuite, la série était reproduite en miroir, c'est-à-dire renversée. Ce qui faisait que les rapports des intervalles entre les notes étaient renversés. Par exemple, une tierce majeure ascendante devenait une tierce majeure descendante.
  3. La série musicale était ensuite rétrogradée, commençant par la fin.
Cette série rétrograde était finalement renversée en miroir. Le tout donnait donc, 4 séries musicales à partir desquelles une pièce était élaborée. Une des principales règles était qu'il fallait entendre la série complète des douze notes avant d'en répéter une. Voici un exemple :

Exemple 1 :

Chacune de ces séries pouvait être transposée à partir des 12 tons de la gamme chromatique, donnant ainsi 48 séries possibles. Par la suite, il appliquait ces séries à l'orchestration même de l'Œuvre qu'il désirait écrire. Une même série pouvait être intégralement jouée par un même instrument, être partagée entre plusieurs instruments ou encore pouvait être utilisée pour créer des accords ou autres, selon l'inspiration et les objectifs compositionnels du compositeur.

Le sérialisme

Toutefois, le dodécaphonisme était considéré trop restreint et limité dans ses applications par bon nombre de compositeurs. Ce sera un élève de Schoenberg, Anton Webern, qui élaborera ce qu'on appelle le sérialisme, qui a été développé surtout après la IIe Grande guerre mondiale, et qui est encore une des méthodes les plus utilisées dans l'écriture d'Œuvres contemporaines, bien qu'il en existe autant de variations qu'il existe de compositeurs.

À sa plus simple expression, le sérialisme utilise aussi au départ des séries de notes basées sur la gamme chromatique, mais sans restriction de nombre de notes. Ces séries peuvent avoir entre 2 et 12 notes, et même plus (il est accepté qu'une même note soit répétée dans une série). L'attrait du sérialisme pour les compositeurs est qu'il permet de sérialiser tous les paramètres musicaux, que ce soit le rythme, les tempi, les nuances, les intensités, les timbres et autres. L'exemple 2 et le tableau 1 donne un exemple des plus sommaires d'une sérialisation de la musique.

Exemple 2 :

Tableau 1

Le tableau 1 présente un exemple de différentes séries :
  • Série A : Série de base, 7 notes, 6 intervalles, dont un intervalle répété.
  • Série B : Série développée : le 1er intervalle est diminuée de 1, le 2e augmentée de 2, le 3e diminuée de 1, 4e augmentée de 2, 5e diminuée de 1, 6e augmentée de 2.
  • Série rythmique : Basée sur la série A, un demi-ton = une double-croche.
  • Nuances : séries de 6 nuances.
  • Intensités : 4 intensités différentes, les deux nuances piano n'ont pas d'intensité.

Plusieurs autres paramètres musicaux peuvent aussi être combinés en série :
  • Chaque série peut être rétrogradée, ou renversée.
  • Timbres des différents instruments (par exemple, les timbres des percussions), les timbres des instruments à vent).
  • Les jeux sonores de chacun des instruments.
  • Accords : rapports verticaux des séries.
  • Transposition des séries mélodiques.
  • Et bien d'autres possibilités.

Les développements, les transpositions et les permutations de la série de base sont à l'infini. Chaque compositeur détermine des règles de composition mathématique et développe ses séries en conséquence.

La musique stochastique

La première grande utilisation de l'ordinateur dans l'écriture musicale est ce qu'on appelle la musique stochastique, une technique d'écriture développée par l'architecte-compositeur grec Iannis Xenakis. Stochastique est un terme grec qui se définie comme les probabilités appliqué aux données statistiques. Xenakis utilise ce terme pour décrire la théorie et les calculs des probabilités en musique . Mathématicien de talent, il a aussi utilisé dans son écriture musicale les théories des jeux de hasard, les théories statistiques, les processus aléatoires de la recherche opérationnelle et autres théories. Un grand nombre de compositeurs ont par la suite calqué et développé les méthodes de Xenakis.

Voici trois exemples d'utilisation du hasard dans l'écriture musicale.

L'exemple 3 (illustré plus bas) présente l'utilisation de matrices déterminées aléatoirement par un ordinateur. Cette matrice de 9 x 9 est basée sur la série en A. On applique alors à la série les diverses permutations de la matrice. Cette série peut être par la suite renversée, rétrogradée, renversée et rétrogradée, similairement au traitement dodécaphonique et, par la suite, des matrices similaires peuvent être élaborées pour chacune de ces permutations:

Exemple 3 :

Un autre mode de traitement de la théorie stochastique musicale consiste à utiliser des courbes de probabilités, similaire à celle dans l'exemple 4. Dans cet exemple, trois courbes de distribution gamma, qui est une courbe de distribution continue, ont été calculées à partir de trois variables. Par ces courbes, on obtient des valeurs distribuées à l'intérieur des axes de chaque courbe. Le compositeur peut alors décider d'utiliser une variable différente pour chacun des paramètres musicaux et les appliquer au matériau musical. Dans le cadre d'une telle utilisation, l'axe des X peut servir, par exemple, à indiquer la durée d'une note, alors que l'axe des Y ferait référence aux notes mêmes.

Exemple 4 :

Source : Denis Lorrain. Une panoplie de canons stochastiques. Rapports IRCAM, Centre Georges Pompidou. 30/80. Pp. 64 & 32.

Exemple 5 :

Xenakis a utilisé les calculs stochastiques de la théorie cinétique des gaz sa pièce «Metastaseis» écrite en 1953/1954, pièce utilisant principalement des glissandi. En voici un tableau représentatif (Musique Architecture, Casterman/Poche, 1971) à partir duquel il écrivit la pièce même.








La situation aujourd'hui

Il existe plusieurs grands courants en musique contemporaine aujourd'hui, surtout ceux découlant de l'institut français l'IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique) qui a été créé dans les années 1970 par le président Georges Pompidou. Le but de ce centre de recherche, qui est encore aujourd'hui à l'avant-plan de la recherche musicale contemporaine, était d'explorer toutes les voies musicales que les développements technologiques contemporains permettant, que ce soit la modification du son en temps réel, la spatialisation du son, la composition assistée par ordinateur, de nouvelles méthodes d'enseignement de la musique utilisant l'ordinateur et les technologies modernes, les spectacles médiatiques et multimédias, et autres.

D'autre part, l'arrivé et le développement de l'informatique, surtout des vingt dernières années, ont permis la digitalisation de la production sonore et visuelle sous toutes ses angles. S'ajoute à cela l'avènement d'Internet et du multimédia qui permettent de combiner dans un même logiciel sons et images et ce, dans son propre salon. Tous ces développements, et une multitude d'autres, n'auraient pas été possible sans l'utilisation des mathématiques.

Comme le disait Saint-Exupéry dans Citadelles, « l'avenir n'est pas à prévoir, mais à permettre » et en musique, le future peut maintenant tout se permettre?


Pour ceux et celles qui désirent pousser plus à fonds l'étude des rapports musiques et mathématiques, je les invite à fureter sur Internet, en commençant par les sources de ces 4 chroniques. On retrouve un nombre assez important de textes et d'études sur le sujet. Un bon endroit pour commencer est le site de l' IRCAM . Un auteur qui a beaucoup écrit sur le sujet est François Nicolas. En novembre dernier, la revue de mathématique française Tangente a publié un numéro hors série entièrement dédié à la musique et mathématiques.

Bruno Deschênes

Sources

Gérard Assayag et Jean-Pierre Cholleton. Musique, nombre et ordinateurs.La recherche, numéro spécial sur les nombres Ndeg.278, juillet/août 1985.

Guilhem Grosso. Musique contemporaine ? Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications, Avril 2001.
Denis Lorrain. Une panoplie de canons stochastiques. Rapports IRCAM, Centre Georges Pompidou. 30/80.

François Nicolas. Y a-t-il une connivence singulière entre musique et mathématiques ? Evaluation critique. Conférence donnée à Bobigny, le mardi 21 janvier 2003.

Iannis Xenakis. Musique, architecture. Castermen/Poche, Paris, 1971.

« Maths & Musique », Tangente, L'aventure mathématique, 2002-1, Hors série, n° 11. Numéro spécial dédié au rapport musique et mathématique.

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